Interview de Cédric Jacquet

Parcours photographique

• E.V. : Bonjour Cédric, peux-tu pour débuter nous décrire brièvement ton parcours photo ?
• C.J. : Bonjour Emilie. J’ai obtenu un diplôme d’ingénieur commercial (équivalent HEC) et ai ensuite travaillé dans l’informatique en tant que consultant. Après 14 ans, j’ai voulu me lancer dans un autre domaine, car tant l’informatique que moi avions changé. La photographie était un choix assez évident, car c’était ma passion.

Un jour, j’en ai eu marre et j’ai voulu me lancer dans quelque chose qui me plaisait. J’ai voulu  me lancer dans la photographie.

• E.V. : Que tu pratiquais déjà à un bon niveau ?
• C.J. : En tant qu’amateur. Il y a 18 ans, j’ai dit à Elyane (mon épouse) que j’avais vraiment besoin de vacances. On a eu l’idée de partir trois semaines en Afrique, mais finalement nous sommes restés six mois, avec une vieille Land Rover qu’on avait retapée. C’est ce voyage qui a été le vrai début de la photographie nature pour moi. Elyane et moi travaillions déjà ensemble, dans une société que l’on a revendue. On s’est donc lancés dans la photographie simultanément.
Initialement, nous faisions essentiellement de la photographie événementielle. Ensuite la photo nature a pris le dessus – actuellement, je fais surtout de l’animalier et du paysage.

Approche photographique

• C.J. : A la base, je ne suis pas naturaliste (excepté une formation de guide-nature). Ce qui m’intéresse principalement dans la photographie c’est l’aspect lumière, le graphisme, les ambiances, beaucoup plus que le côté descriptif ou les comportements.

Le livre “ C’est beau près de chez vous”

• E.V. : Ton premier livre vient de sortir c’est un événement important  pour un photographe. Peux-tu nous le présenter ?
• C.J. : Je voyage beaucoup mais cela ne veut pas dire que je ne travaille pas quand je suis à la maison. J’ai voulu faire un livre sur la photographie de proximité. Il en existe déjà beaucoup, mais ils s’appliquent souvent à une région définie. J’ai voulu faire un livre de proximité qui s’applique globalement, à un grand nombre de régions. Je n’ai utilisé que des photos d’espèces très communes : Héron cendré, Grèbe huppé, Foulque,… Les phénomènes météo, les espèces photographiées, la lumière, … forment un ‘tronc commun’, qui peut être observé de l’Irlande à la Hongrie et du Danemark au midi de la France . Il s’agit donc d’un livre à la fois régional et Ouest-Européen.

L’idée du livre est de dire que tout le monde, dans cette énorme zone, possède à moins de quinze minutes de chez lui, un coin de nature qui est intéressant et qui vaut la peine d’être étudié et apprécié.

Il suffit de se lever tôt le matin et de comprendre la lumière, comment elle rentre dans un milieu en fonction de la météo, de la saison, de l’heure, tous ces paramètres énumérés dans le livre qui font qu’on peut obtenir des effets lumineux, des couleurs, des dominantes, ou des jeux avec la brume par exemple.

Inutile d’aller aux quatre coins de la planète pour voir de jolies choses … ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas de jolies choses aux quatre coins de la planète.

Sur les cinq points d’eau dont proviennent les photos du livre, trois sont situés à moins de quinze minutes de mon domicile, un autre à moins de cinq minutes du domicile de mes parents. Un dernier étang est plus éloigné mais les photos que j’y ai faites ne représentent pas 10% du livre.

Il y a aussi quelques photos autres mais le livre est surtout basé sur la vie de zones humides car chacun peut trouver un lac ou un étang près de chez lui.

• E.V. : J’ai vu que tu présentais de beaux portraits de félins africains. Tu fais moins de photos de mammifères de nos contrées ?
• C.J. : Oui, mais c’est principalement faute de temps. J’aurais voulu aller au brame du cerf cette année mais n’en ai pas trouvé le temps. Là, ça se termine, ce ne sera pas pour cette année.

Les expos

L’expo “Monochromes”

• E.V. : Tu parlais des lumières, c’est la matière de ton expo “Monochromes” …
• C.J. : Oui, le livre n’est pas basé sur “Monochromes” mais il y a un lien évident. “Monochromes” est un projet à long terme auquel j’ajoute de temps en temps une image. C’est donc quelque chose qui me tient à cœur. Je n’ai toutefois pas inclus de monochromes africains.

• E.V. : Tu sépares clairement dans ta démarche les photos de voyages et celles effectuées plus localement ?
• C.J. : Oui : je ne publie pas encore grand-chose pour le moment car on va combiner les photos des trois voyages, Elyane et moi, pour obtenir un tout cohérent et de qualité. On a déjà rapporté de ce voyage des choses que nous aimons beaucoup …

 

L’exposition “Making of d’un livre”

• E.V. :  Vous avez lié au livre une expo relatant son élaboration
• C.J. : C’était au départ un clin d’œil : on voulait décrire les différentes étapes d’un livre : la difficulté de trouver un éditeur, de trouver le titre etc… La cible n’est pas seulement le photographe qui veut faire un livre mais tout un chacun qui prend un livre et ne se rend pas forcément compte du travail que cela représente.
Notre livre, c’est plus de 14000 photos, que j’ai réduit à 800 et confié à Elyane car il fallait du recul pour faire des choix. Un livre n’est pas une collection de belles images : il faut avant tout un fil conducteur sur lequel on “colle” des images.
C’est une exposition que nous aurions aimé avoir vue avant de nous lancer dans la rédaction de notre livre, cela nous aurait épargné certains soucis.
On a eu une démarche un peu particulière : on n’a pas commencé par aller vers l’éditeur et attendre ses propositions mais on a construit le livre et on lui a présenté le projet “take it or leave it”. C’est notre “bébé”et non le fruit d’une négociation avec l’éditeur. Mais on a eu la chance de pré vendre le livre qui a pu être tiré à 5300 exemplaires, ça a été notre force face à l’éditeur.

• E.V. : En parlant du making of, tu as évoqué la belle anecdote qui se cache derrière la préface du livre.
• C.J.: On souhaitait avoir une préface et j’avais pensé à David Attenborough mais renseignements pris en Angleterre, il s’est complètement retiré et ne rédige plus rien. J’ai également pensé à Alain Hubert, mais il était à la station Princesse Elisabeth et un retour de courrier nous demandait d’attendre. Nous avons patienté pendant près de 3 semaines mais nous ne pouvions risquer de trop attendre. Elyane m’a encouragé à citer des noms, même les plus fous. J’ai donc évoqué Hubert Reeves. Pour moi, c’est une figure emblématique que j’apprécie depuis très longtemps. C’est vraiment un grand bonhomme.
Nous lui avons écrit et son attachée de presse nous a avertis qu’il faudrait patienter car il était inondé de courrier. Mais, vingt-quatre heures plus tard, nous avons reçu un mail d’Hubert Reeves lui-même disant qu’il avait adoré le livre et qu’il écrirait avec plaisir la préface. Là, j’ai fait des petits bonds pendant vingt-quatre heures.

 

L'exposition “Islande, Lumières de Minuit”
 

• E.V. : Tu présentes à Namur “Islande, lumières de minuit”.
• C.J. : Des expos d’Islande, il y en a énormément – et de très jolies. Nous avons donc voulu changer l’approche. Ce sont toutes des photos qui ont été prises aux alentours de minuit depuis le mois de juin où le soleil touche seulement
l’horizon vers 2h30 du matin ( à minuit, il est donc encore bien haut dans le ciel), jusqu’au mois d’août ou il se couche à 21 heures .
Cela donne des lumières extrêmement changeantes : blanches, jaunes, rouges, violet puis on passe dans la lumière bleue de la nuit.
Ce sont essentiellement mes photos, mais il y a des photos d’Elyane également et c’est elle qui a post-traité les photos donc c’est un travail commun.

Matériel et techniques photos

Le camion d'expédition Pics Mobile

• E.V. : Impossible de ne pas parler du fameux camion Pics Mobile, auquel tu as d’ailleurs consacré un blog
• C.J. : Il y a deux ans, il était grand temps de renouveler la Land Rover. J’ai pensé à chercher
quelque chose de similaire et mon épouse m’a dit qu’il serait sympa que les enfants nous puissent nous accompagner, ce qui a changé la donne. Donc on a littéralement bâti un camion d’expédition basé sur un Man 4×4, qui nous permet de vivre en autarcie totale pendant plusieurs semaines (panneaux solaires, petite centrale d’épuration des eaux, …). Et on l’a complètement aménagé. Tout cela se trouve sur le blog.
Après un voyage test de deux mois en Islande, on a amélioré le camion pour ensuite l’envoyer en Afrique, en Namibie où j’ai passé quatre mois. L’année prochaine, on repart pour le Zimbabwe et la Zambie.

• E.V. : ce sont des zones que tu connais déjà ?
• C.J. : Oui – mais quand on reste si longtemps dans un pays, il est évident que l’on découvre une foule de nouvelles choses. Tu te lies d’amitié avec les gens sur place et tu découvres des choses complètement “off the beaten tracks“, non touristiques et assez fabuleuses. On a eu notre lot de rencontres assez extraordinaires lors de ce voyage ci et on compte bien continuer l’année prochaine et probablement l’année d’après. Trois années donc dans le sud de l’Afrique puis le camion partirait pour l’Amérique latine …

• E.V : Le camion sert d’affût ou il sert essentiellement  au logement et au déplacement  ?
• C.J. : Le camion a été conçu pour pouvoir passer dans énormément d’endroits et avoir une autonomie totale de minimum quinze jours à quatre personnes .
On produit notre électricité avec un paquet de panneaux solaires sur le toit. Nous y avons installé une station d’épuration, un mini réseau informatique pour traiter nos photos à deux sur place. Nous bénéficions de 2500 km d’autonomie au niveau du carburant.

• E.V. : Sais-tu si les plans que vous mettez à disposition sur le blog ont été utilisés et si tu as fait des émules ?
• C.J. : Oui, j’ai eu un taux de réponses énorme sur les articles concernant le camion et beaucoup de courrier car il y a très peu de véhicules et, c’est un corollaire, très peu d’informations existantes. On a dû se battre pour construire ce camion, autant partager le résultat avec ceux que cela intéresse !

Boîtiers et objectifs

• E.V. : Parlons un peu du matériel que tu utilises
• C.J. : Je travaille en Canon, j’ai cette chance qu’ils me demandent de temps en temps de bosser pour eux. J’utilise essentiellement un 5D Mark II, et un 1D Mark IV mais bon, pour moi c’est relativement …

• E.V. : Ce n’est pas le plus important ?
• C.J. : Non, j’adore mon 500 mm dont j’abuse : il traîne dans le sable ou trempe dans l’eau. En Afrique, j’ai également utilisé le grand angle. Déclenché à distance car mieux vaut ce système face à un crocodile ou un lycaon.

 

Les techniques d’affût

• E.V. : Sur ton site, tu spécifies que ni appâts ni affuts payants n’ont été utilisés. Ce sont là des polémiques récurrentes en photo nature.
• C.J. : Ce n’est pas exactement ce qui est écrit, je n’ai rien contre les affûts payants. Les affûts payants sont nécessaires pour certaines espèces si on veut les photographier endéans les trois mois.

• E.V. : Ou pour canaliser les photographes et préserver des zones plus sensibles ?
• C.J. : Oui, par contre, certains affûts sont faits de telle manière que cela dénature la photographie. Je veux dire par là qu’une photo issue de certains de ces affûts est dénuée de toute personnalité du photographe qui déclenche mais, par contre, reflètent entièrement les choix de celui qui a placé et construit l’affût.

• E.V. : Tu as beaucoup pratiqué l’affût flottant pour tes oiseaux d’eau …
• C.J. : Oui là, l’affût flottant, c'est .

• E.V. : C’est une "drogue" :o) ?
• C.J. : Oui, j'en use et abuse, j’en aime même un sur le camion d’ailleurs

• E.V. : Oui, je me demandais si c’était destiné à pratiquer l’affût flottant en Afrique.
• C.J. : Non et ce, pour des questions de sécurité : il y a des crocodiles, des hippopotames mais aussi la bilharziose, causée par un sympathique petit vers qui détruit le foie. En réalité, l’affût a été placé en vue du voyage en Amérique latine.

infos pratiques

Très bien merci à toi, on te retrouve donc

du 14 au 16 octobre  à Namur avec "Islande, lumières de minuit"
du 3 au 13 novembre à St Vith avec "Monochromes" et "Making of d'un livre"
du 17 au 20 novembre, à Montier en Der avec "Islande, lumières de minuit" et "Making of d'un livre".

Parution

“C’est beau près de chez vous”, Cédric Jacquet, préface de Hubert Reeves, éditions Racine, 2011, 144p

Références web :

Cédric et Elyane Jacquet

http://www.cedricjacquet.com

http://www.cestbeaupresdechezvous.com

http://blog.cedricjacquet.com

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Emilie Vanderhulst
Emilie est anthropologue. Photographe nature amateur, elle est par ailleurs guide naturaliste et ornitho pour Natagora.